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Caroline Deloffre photographie des corps nus face à la mer et aux falaises dans une méditation sur le dépouillement et la confrontation à l'élémentaire. Ses images placent l'être humain à la limite exacte entre le désir d'être et le devoir de paraître, entre solitude intérieure et immensité du monde.

Il faut une certaine audace pour placer un corps nu devant l'immensité de l'océan et en faire une série photographique. L'audace de Caroline Deloffre est pourtant ailleurs : non dans la nudité elle-même, mais dans la subtilité du cadrage et la qualité de la présence qu'elle parvient à saisir. Ses modèles ne posent pas : ils font face, au sens le plus profond du terme — ils s'affrontent à quelque chose qui les dépasse.
La mer, les plages, les falaises constituent dans son travail bien plus qu'un décor. Ils fonctionnent comme des révélateurs : face à l'immensité bleue et à la permanence de la roche, le corps humain trouve ses vraies dimensions. La nudité n'est pas ici une provocation mais une mise à nu au sens littéral — une suppression de tout ce qui protège, qui masque, qui permet de se raconter une histoire sur soi-même. Ce qu'il reste, dans ce face-à-face entre la peau et l'horizon, est quelque chose d'essentiel que Caroline Deloffre parvient à fixer avec une rare sensibilité.
Faire face. Face au temps, à l'instant, à l'accueil bienveillant d'une mer, d'une plage, d'une falaise, dans un océan bleu azur à l'horizon lointain, insondable, pénétrant. Faire face. Nu, totalement dévêtu. Soi, sa pudeur, sa vertu. Faire face : tourner le dos ! Au quotidien lancinant qui dévide ses bonheurs et ses affres et s'écoule au tempo. À l'humaine fourmilière familière, ses conventions, ses débâcles, ses rêves, ses illusions, ses cachots. Faire Fi ! Et poser là, à l'infime limite entre le simple plaisir d'être et le choix du devoir paraître, sous l'objectif de l'artiste Caroline Deloffre. Tous ceux que vous voyez sur les photos de la série Facing n'emploieraient sans doute pas ces mots pour évoquer ces photos d'eux pris à même la peau. Cette expérience unique menée depuis plus d'un an par Caroline Deloffre est osée : demander à des inconnus de se déshabiller au bord de l'eau, ici ou ailleurs, en pleine lumière et d'offrir leur nudité à l'objectif… pourrait choquer. Et pourtant, avec sa sincère douceur, elle convainc chacun de son projet, elle qui s'attache tant à la clarté de l'humanité. Son œuvre insolite à l'esthétique répétitive invariablement mouvante en regard de ces anonymes, hommes et femmes, seuls ou en couple, est-ce là la définition de la liberté ? De l'être face à l'univers premier ? Du temps qui passe sans compter ? Puisque de chaque corps n'exulte que la beauté, de chaque mer la sérénité…L'artiste-photographe explique peu laissant toute place au ressenti du spectateur interloqué qui découvre - intrigué, subjugué, amusé, voyeur ou scandalisé ? - cette série d'images, prémisse d'une aventure qu'elle entend mener jusqu'à apaiser sa soif de vérité.
Catherine Maliszewski, collaboratrice du Journal Le Monde



